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Un autre regard sur le marché de la photographie

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ÉDITORIAL

Europe Photo, techniquement conformiste, éditorialement différent.

PHOTOGRAPHIQUEMENT INCORRECT

L'excitation vécue, depuis quelques années, dans le secteur des nouvelles technologies numériques s'affaiblie, à tel point que je constate une platitude dans le calendrier des nouveautés relatives aux appareils photographiques reflex numériques. Nous sommes loin de l'émulation que le marché a connue ces quatre dernières années. Le numérique en devient banal, même plus nouveau, juste une habitude, tellement il déferle inlassablement ses composants électroniques dans les moindres recoints de nos appareils de loisirs. Du coup, on se demande bien ce qui va maintenir le marché de la photographie puisque la course aux pixels n'intéresse plus les fabricants pour briller sur les premières marches des podiums de récompenses médiatiques. Alors que les reflex numériques ont gagné à nouveau l'estime des photographes amateurs avertis qui ne jurent que par l'excellence du concept «reflex», on assiste a une montée en puissance de la sophistication des appareils compacts de plus en plus performants. Les offres se clarifient et chacun retrouve ses marques selon son domaine d'expertise ou d'amateurisme. Plus petits, plus puissants, et plus polyvalents aussi, les compacts fleurissent comme pâquerettes au printemps. Mais le vent souffle dans tous les sens au point d'envoler notre curiosité vers d'autres horizons numériques tels que l'audiovisuel, le home cinema, et tout autre support de réception, de consultation de poche que permet la portabilité et le transport de l'information visuelle et sonore.

L'intérêt du numérique dépasse l'intérêt pour l'image elle-même. Alors que les photographes du dimanche appréciaient l'image pour son intégration avec les autres supports de diffusion, aujourd'hui, c'est le numérique qui mène la danse, fait la pluie et le beau temps. Le numérique est devenu un objet virtuel à part entière dépassant l'objet physique qui lui permet d'exister. Captivant, électrisant, magnétisant, le numérique absorbe nos moindres intentions technologiques et l'on s'y intéresse radicalement indifféremment s'il intègre l'image, le son, la vidéo ou bien tout cela à la fois. Dans le secteur professionnel, la clientèle se délecte de cette surabondance de possibilités qui lui semble tellement facile, rapide, magique pourrait-on dire. Cependant, la réalité professionnelle est bien différente de la représentation que peut s'en faire une clientèle capricieuse, exigeante et aux faits des dernières possibilités techniques à la mode. En effet, les professionnels n'en finissent pas d'investir pour du matériel toujours plus performant, dernier cri de la technologie, lequel fait désormais parti des arguments de vente des prestations, produits et services photographiques. Et ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas suivre ce vent de folie numérique restent malheureusement sur le bas côté. Pourtant, comment faire comprendre à une clientèle qui aspire elle-même à l'élitisme, dépendante également de sa propre image à vendre auprès de prestataires tous aussi exigeants, que l'argentique est aujourd'hui un produit de luxe recherché par les plus grandes maisons d'édition qui publient encore des ouvrages photographiques. «Mais mon bon monsieur, me direz-vous, vous n'êtes plus dans le coup, il faut vivre avec son temps et faire partie de l'avant-garde technologique avant-gardiste - redondance littéraire volontaire - ! . Tout cela est appelé à disparaître au fil du temps, laissons aux collectionneurs, au marché du luxe et autres réseaux de diffusion, pour les auteurs photographes qui aspirent à une démarche qualitative très particulière, le soin d'exploiter l'image argentique de façon précieuse et précautionneuse.» Tout fou le camp, ou presque, ne soyons pas nostalgiques, il en est ainsi. Le cyclone de la photographie numérique arrache la photo argentique de son sol traditionaliste et laisse retomber celle-ci dans une poussière de souvenirs.
C'est un cauchemar, n'est-ce pas ? Eh bien non ! Ne croyez pas cela ! Férus de photographie argentique, qu'est-ce qui peut bien vous faire rêver pour vous permettre de continuer à avancer avec les procédés d'un autre siècle, à contre-sens de ce courant numérique ? La liberté de continuer à faire de la photo comme vous voulez sans vous préoccuper des effets de mode ou des innovations technologiques. Mais, vous vous en doutez, toute liberté, paradoxallement, à ses propres contraintes, et précisément pour ce qui nous intéresse, dans l'univers professionnel de la photographie; on y fait pas ce que l'on veut comme on veut. La bataille est perdue d'avance, à cause du temps, de l'argent, de l'emprise technologique, de la pression d'une clientèle affolante à la recherche de ce qui se fait de mieux. Aujourd'hui, c'est une véritable frénésie à laquelle aucun photographe professionnel, à ma connaissance, ne peut échapper.
A l'inverse, de nombreux photographes investissent dans le matériel numérique, par nécessité, ou bien parce que cette technologie représente ce qu'ils attendaient depuis longtemps en terme de souplesse d'utilisation. Parce que le numérique possède aussi des avantages, la recherche et le développement de cette technologie innovante en constante amélioration sont également très coûteux.

N'en déplaise à ceux qui arguent que la disparition de l'argentique est véritablement amorcée. Rollei à récemment relancé sur le marché une gamme de films argentiques noir et blanc, du format 135mm au plan film, différents formats de papiers barytés et chimie associés.
Cette production confirme l'intérêt que porte de nombreux photographes à l'argentique et s'ajoute aux produits existants proposés par les marques AgfaPhoto®, Bergger®, Foma®, Ilford®, Kentmere®, Kodak®, Maco® et Tetenal®.

Ainsi, le temps et les besoins exprimés par les photographes, quel que soit le statut, apportent la meilleure réponse à ce qui apparaît aujourd'hui comme un faux problème, le numérique ne tuera pas l'argentique. Réjouissons-nous des avantages que nous apportent les nouvelles technologies, du plaisir de la production photographique traditionnelle, et satisfaisons-nous de ce que nous propose le progrès, en ne retenant que le meilleur de celui-ci, sans oublier le meilleur de ce qui fut, ou de ce qui est encore.

Pascal Richard – 8 mai 2008

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UNE CERTAINE IDÉE DE LA CULTURE PHOTOGRAPHIQUE

La fabrication des capteurs haute résolution s'est relativement stabilisée. Internet apparaît comme un outil incontournable avec des services associés dans le prolongement de l’utilisation des appareils photographiques. Le support de l’image se modifie et les photographes doivent composer avec la perspective d’un nouveau marché virtuel alors qu’une partie du réseau traditionnel de la photographie est en train de connaître la précarité. Les rencontres d’Arles réagissent et cèdent à la tentation des intérêts commerciaux calqués sur le marché culturel d’outre-Atlantique. Ce dernier trouve avec les rencontres photographiques d’Arles une porte d’entrée dans le système culturel. Une brèche dans laquelle s’empresse des partenaires eux-mêmes confrontés à la concurrence sans pour autant se poser de questions, ni désapprouver ce nouveau modèle. Et pour quelques uns d’entre eux, cette nouvelle orientation semble la bienvenue dans un contexte où le devant de la scène médiatique et culturelle est très convoitée. Enfin, une autre communauté photographique s’organise sur le Web afin de contourner une politique institutionnelle avec les prémices d'un bouleversement économique sur le marché culturel déjà très privilégié de la photographie.

Apaisement dans la course aux pixels, une bonne résolution

Ces deux dernières années ont été particulièrement marquées par une fabrication abondante de capteurs photographiques dont la résolution ne cessait d'augmenter. Je m'interrogeais quant à la progression technologique de ces produits photographiques. Jusqu'où les fabricants étaient-ils capable d'aller afin de conquérir le marché ? A partir de quel moment, les consommateurs allaient-ils donner des signaux de satisfaction ? C'est chose faite, semble-t-il. Cependant, parvenus à une relative stabilité, ces capteurs, 8 et 10 mégapixels, embarqués dans les compacts et les reflex de dernière génération ne semblent plus être la préoccupation majeure des amateurs. A l'inverse des photographes professionnels pour lesquels l'évolution et l'investissement restent des critères essentiels avec une échelle de valeurs différente. Cependant, il faut bien garder à l'esprit que ces capteurs qui dépassent tout juste la barre des 10 mégapixels n'offrent pas encore la finesse de rendu d'un bon film argentique. Pas plus qu'il n'est possible d'exploiter ces 10 mégapixels pour une impression d'excellente qualité au delà du format A3, mais il convient très bien aux usages des quotidiens de presse et des magazines, sans espérer faire des affiches quatre par trois. Par conséquent, le numérique impose un raisonnement enclin à la modestie. Mais comment faire comprendre cela à une clientèle qui est dans l'attente d'une production photographique de haute technologie ? Comment faire comprendre que le bon vieux négatif ou inversible est cent fois, voire plus qualitatif que les capteurs numériques sans remettre en question un marché qui profite de ces nouvelles technologies ? D'un autre point de vue, la technologie numérique a ses avantages. La facilité de son traitement, ses corrections colorimétriques, son gamma, le flux de production par lui-même, et ses possibilités de transfert, de communication.
Car aujourd'hui, bien plus que les questionnements technologiques relatifs au matériel, la communauté photographique doit composer avec un paramètre qui a révolutionné la planète : Internet. Le réseau mondial procure un ensemble de services particulièrement appréciable et incontournable, les fabricants d'appareils photographiques l'ont bien compris, quel que soit le segment, professionnel, semi-pro ou grand public. Si bien que les nouvelles gammes d’appareils photos proposent une connectique et une ergonomie ainsi que des offres logicielles de plus en plus adaptées à notre environnement de communication par le réseau des réseaux.

Photonautes, les nouveaux acteurs du web photographique

Mobilité, Portabilité, deux maîtres mots débarquent dans l'univers de la photographie empruntés au monde de l'Internet généralement dédiés aux produits de communication tels que les photophones, les assistants personnels et les ordinateurs portables. Les appareils photographiques compacts évolués prennent le pas sur les reflex numériques en imposant un nouveau mode d'utilisation, les utilisateurs se laissent prendre au jeu de la facilité et de l'interactivité. Le traitement et la gestion de la production photographique évoluent avec les services des différents prestataires du réseau. Emoustillés par l'ensemble de ces nouveautés et par la pratique aisée de ces «émetteurs d'images» qualifiés d'appareils photos, une transition technologique et psychologique s'effectue en douceur parmi la communauté photographique, les photographes amateurs, même les plus indociles, se laissent ainsi séduire par ces nouveaux appareils interactifs avec le risque d'oublier le sens de leur démarche photographique. En effet, Internet et le matériel utilisés pour la transmission des images (et du son) ne sont plus que prétexte technologique à communiquer de façon ludique. Pour beaucoup d'entre nous, le papier photo n'est plus le support majeur que nous connaissions ces quinze dernières années. Et Le Web propose aujourd'hui à la vente une multitude d'images photographiques, certes techniquement très propres, mais on peut également s'interroger sur le sens et le contenu des photographies de nouvelle génération sélectionnées par des éditeurs virtuels que des consommateurs du même type influencent également dans leurs choix. Une photographie de consommation volatile dans l'air du temps. Une nouvelle catégorie de photographes voit le jour : les photonautes. L'image photographique d'une production et d'une utilisation très limitée telle que nous la considérions il y a quelques années, a migré par Internet vers l'image illustrative de masse jusqu'à affaiblir considérablement le prestige que l'on pouvait lui attribuer. Toutefois, des galeries Web spécialisées de très bonne qualité apparaissent sur la toile afin de proposer des tirages de collection en série limité de telle sorte à maintenir la photographie à son meilleur niveau sur le Web. Les photographes, auteurs, professionnels et amateurs, trouvent leur voie via l'Internet et se désintéressent des galeries traditionnelles dont les critères de sélection restent souvent obscurs aux yeux des photographes.

Un marché artistique en pleine mutation

Nous sommes nombreux à penser que le regard d’un artiste photographe représente l'essentiel de sa production quelle que soit la technologie de l'outil photographique. Cependant, nous ne pouvons pas nier que les nouvelles technologies et les nouveaux modes de communication n'influent pas sur le comportement et la manière d'appréhender la photographie aujourd'hui. Notons également que le traitement de l'image photographique par les logiciels de modification et de correction numérique peut dénaturer le contenu photographique par sa facilité d'emploi. Ce type de traitement pose donc la question des limites de la création et de la recherche photographique, de l'authenticité du contenu et de sa valeur historique au regard des collectionneurs. D’un côté, les spéculateurs de l'image font des affaires sur le Web et les galeristes traditionnels, pour survivre, doivent prendre en compte les impératifs d'un nouveau marché. De l’autre, les artistes qui ne demandent qu'à être connus ne correspondent pas suffisamment aux critères de sélection d'un marché classique relativement exigeant. C'est à l'artiste d'accorder son appareil photo avec les impératifs d'un marché de l'art photographique très fermé. Dans un contexte apparemment artistique, les galeristes ne sont que distributeurs et (re)vendeurs d’un bien. S’il veut vivre de sa passion, l'artiste photographe devient alors fournisseur commerçant enclin à produire des photos «vendables» dans un environnement financier qui ne ressemble généralement pas à ce qu'il avait espéré initialement dans sa démarche artistique et pour son œuvre.

Industrialisation du marché de la photographie

Une immense galerie, des nouveaux centres d'intérêts commerciaux, telles sont devenues les rencontres photographiques d'Arles. C'est le prix à payer pour que survivent aujourd'hui les manifestations photographiques. Les intérêts financiers dominent aujourd'hui le marché de la photographie à tous les niveaux. Arles, par crainte de prendre un coup de vieux et de se retrouver dans une situation précaire, s'offre un lissage commercial à la mode outre-Atlantique et propose des expositions de photographies américaines à travers les collections françaises qui prennent des allures de figures imposées. Le choix d'un jury qui semble se faire plaisir et satisfaire les forces de propositions sous-jacentes de ses partenaires dont fait partie le Consulat des Etats-Unis basé à Marseille. Il ne s'agit pas ici d'exprimer un sentiment anti-américain, comprenons-nous bien sans ambiguïté, mais l'influence des Etats-Unis au sein de cette manifestation semi-culturelle, semi-commerciale, pose une question nouvelle : les rencontres d'Arles vont-elles devenir une industrie de la culture selon un modèle économique qui ne correspond pas à ce que nous attendons de l'évolution de la photographie en France ? C'est-à-dire avec une très forte dominante financière lui permettant de faire de l'import/export culturel. François Barré, président des rencontres d’Arles, appelle à la compréhension, selon cet extrait du dossier de presse : «Comprendra-t-on enfin que la Culture, que le Patrimoine (...), que la Création sont génératrices de développement économique et de ressources financières ? Ne sait-on pas que les industries culturelles sont le premier poste exportateur de l’économie des États-Unis ?» Mais que souhaite nous faire comprendre précisément François Barré ? Que la culture est une industrie génératrice de ressources financières ! Mais pour qui ? Pour les auteurs photographes, pour lesquels les Etats-Unis d'Amériques ont une toute autre conception du droit d'auteur ?
Les rencontres d'Arles, c'est évidemment une vitrine partenariale non négligeable puisque celles-ci ont obtenues le soutien de 61 partenaires de tous horizons, une visibilité pour des entreprises ou associations dont certaines d'entre elles sont relativement peu concernées par la photographie. «Le pourcentage des recettes propres et des partenariats privés était de 12 % il y a cinq ans; il atteint maintenant 52 %.» précise François Barré dans le dossier de presse. Mais il s'agit ici de paraître, de montrer son hégémonie dans un secteur d'activités de plus en plus concurrentiel car l'image, de façon générale, est devenue un vaste marché de profits.

Ainsi, dans le secteur de l'audiovisuel, une association relative à la télévision (ennuyeuse) s'est lancée dans la thématique photographique, il y a une dizaine d'années, pour contrer dans un premier temps un photographe qu'elle avait plagié lors du lancement de la chaîne en 1995 et qui avait valu à cette dernière un procès devant les tribunaux. Depuis, elle ne cesse de multiplier ses partenariats et fait barrage à certains artistes photographes, graphistes et plasticiens dont elle s'est pourtant inspirée. Les aides financières et actions de soutien photographiques qu'elle propose ne sont que poudre aux yeux, une communication externe habilement menée afin de donner l'illusion d'une éthique professionnelle auprès des grandes institutions, associations et fédérations de photographes. Cela serait très ennuyeux pour cette chaîne de télévision, qui n'est autre qu'un groupement européens d'intérêt économique (G.E.I.E), de voir son vernis culturel égratigné. Alors, autant gagner du terrain afin de repousser hors de la communauté photographique les histoires gênantes qui peuvent entraver sa stratégie culturelle et financière. Ce genre de faits divers est également une réalité du marché de la culture. Exister à n’importe quel prix sur le devant de la scène de la création graphique, photographique et audiovisuelle, par une stratégie de communication sans scrupules. Ce G.E.I.E. d'outre-Rhin pilote insidieusement l'image de la culture européenne. Les organisateurs de manifestations photographiques dépourvus de sens critique à ce niveau, faibles et assoiffés de reconnaissance médiatique tombent dans la supercherie pensant avoir à faire à une référence en la matière. C’est un leurre. A contrario, si les organisateurs de festivals sont en accord avec ce type de partenariat, ils participent alors délibérément aux prémices de l’industrialisation des médias et de la culture photographique. Car, dans ce genre de relations, la forme certes séduisante est différente du fond où siègent les véritables intentions politiques et financières. L'Europe culturelle, photographique et audiovisuelle peut continuer à faire son chemin sans suivre bêtement le sillon d’un groupement européen d'intérêt économique prêt à vendanger les fruits d'une culture américaine. Elle est équitablement l'affaire de tous les citoyens européens à travers, par exemple, des associations à but non lucratif. Fort heureusement, dans le secteur de l'audiovisuel, il existe aujourd'hui une multitude de chaînes thématiques de qualité supérieure, câblées, numériques, encore peu connues mais favorables à la diffusion de documentaires dans des conditions moins racoleuses de reconnaissance et d'éthique.

Pour en terminer avec les rencontres d'Arles, cette année, le feuilleton de l’été a commencé avec les séries américaines d'expositions photos, loin de la soupe numérique et de la confusion des genres d'une popote photographique trop tendance. Une affaire de goût. Vu sous un autre angle, n'aurait-il pas été également judicieux de mettre en opposition à cette saga américaine estivale, les œuvres des reporters photographes européens témoins d'une autre facette américaine. Au Moyen-Orient, par exemple. Mais je doute fort que le Consulat des Etats-Unis de Marseille apprécierait ce genre de recette intellectuelle en qualité d'invité gourmant des rencontres photographiques d’Arles. Pourtant, cela aurait été délicieusement savoureux jusqu'à donner du piment à l’intérêt de ces rencontres provençales servies sur un plateau pour quelques gourmets culturels. De la complaisance partenariale indigeste nous serions passés à l’utilité d'une culture rafraîchissante. Mais est-ce bien le propre de la culture, d’être utile ?

Nouveaux repères, les photographes s'organisent

Au siècle dernier, ce n'est pas si lointain, les photographes et les organisateurs de festivals s'interrogeaient sur leur propre démarche photographique et sur les thématiques en prise avec l'actualité. Bien qu'il y ait toujours eu des gens qui souhaitaient se faire de l'argent avec la photographie, une autre communauté photographique participait bénévolement à hisser la photographie vers le haut. Il s'agissait alors des amateurs photographes, lesquels se regroupaient au sein des clubs, d'associations ou de fédérations. Une pensée collective et philosophique se mettait en place, une véritable communauté de réflexion photographique existait, composée de passionnés et de puristes, amoureux de cette magique boîte à lumière. Aujourd'hui, cette communauté s'affaiblit avec le risque de disparaître au profit d'une communauté virtuelle marchande. L'Internet faisant éclater en mille morceaux les regroupements physiques, le réseau des réseaux conforte le photographe dans une démarche virtuelle d'intérêt individuel. Mais paradoxalement, il propose de nouvelles fondations et construit une nouvelle architecture favorable aux rencontres associatives sous l'impulsion encore timide de quelques acteurs de la communauté photographique ayant compris que l’individualisme ne mène à rien. Ainsi, cette communauté se reconstruit à nouveau sur le Web. Et comme la nature humaine ne peut se supporter seule au monde et qu'elle nous incite, merveilleusement, à faire des rencontres, nous pouvons voir ici et là sur Internet, des sites de regroupements photographiques dont les organisateurs nous invitent avec enthousiasme à des rencontres amicales et gratuites tout au long de l'année dans des lieux insolites tels que des brasseries, bistrots, restaurants et autres espaces citoyens peu habituels pour des expositions. Cependant, il conviendrait que les médias s’y intéressent de plus près afin que les auteurs photographes obtiennent une juste reconnaissance sans être obligé de passer par les canaux institutionnels et autres décideurs de l'administration culturelle.

Une communauté photographique socia[b]le

Personnellement, je pense que le monde de la photographie a beaucoup à retenir de la simplicité des amateurs et de leur désintéressement commercial. Une excellente initiative serait d'inciter les professionnels et les amateurs à se rencontrer plus souvent, localement, dans le département ou la région, et dialoguer ainsi en toute simplicité loin de la compétition et des confrontations mercantiles inutiles, débrider également les esprits individualistes afin de parler collectivement, et très simplement, de photographie, des préoccupations actuelles et des perspectives d'amélioration. Des solutions bénéfiques émergeraient alors, j'en suis certain, pour la progression de notre métier, une dynamique essentielle pour l'avenir de la photographie professionnelle, dont profiteraient également les amateurs. Chacun d'entre nous, dans notre localité, nous pouvons essayer de fédérer des auteurs, exposer notre travail dans des lieux décalés afin de promouvoir la photographie de manière beaucoup plus saine et sauvegarder l'essentiel de la démarche photographique, cette notion de plaisir, doublée d'une autre notion plus actuelle, celle-ci, que nous a fait découvrir initialement le réseau Internet, le partage pour tous en libre accès. Aujourd'hui, une dizaine d'années après l'avènement de l'Internet dans les foyers, cette notion de partage de l'information pour tous en libre accès porte un nom social : le Web 2. Sous cette appellation très mode et très récente, pourtant, rien de nouveau, seulement, un renouveau. En cela, le phénomène est intéressant. Souhaitons que ce Web social profite gracieusement à la photographie à l'inverse des festivals et autres rencontres photographiques (trop ?) mercantiles. Malgré tout, le Web, tel un espace de liberté, peut beaucoup apporter à la communauté photographique en dehors d'un marché de l’image qui est en passe de s’industrialiser.

Pascal Richard – 4 septembre 2006

CHAOS OU RENAISSANCE ?

Les observateurs du secteur de la photographie ont communiqué, ces deux dernières années, un état des lieux du marché. Ces études mettaient en exergue l’industrie de la photographie, ses produits au travers desquels nous avons tous constaté la fulgurante ascension du numérique aux dépends des produits argentiques. A ce jour, si le numérique a bel et bien envahit notre quotidien, que ce soit de l’utilisation de l’Internet, de la production à l’exploitation des œuvres photographiques, nous pouvons également constater les bouleversements causés chez les professionnels par la diffusion de masse des photographies amateurs pour lesquelles s’ouvrent désormais des banques d’images en ligne. Le marché de la photographie sur le réseau des réseaux fonctionne selon des règles pragmatiques, un état d’esprit particulier spécifique à l’utilisation de ce réseau virtuel. Peu importe aujourd’hui le statut de l’auteur, sa notoriété, la loi de l’offre et de la demande ne fait plus de détails, il s’agit de satisfaire, de résoudre un problème de communication par l’image et de trouver «la» bonne image dans cet immense réservoir documentaire à la disposition de tous.

Le libre accès au marché de l’image, sur le Web, abolit les privilèges dont jouissaient les artistes photographes qui exposaient et diffusaient leurs œuvres dans des lieux prestigieux ou reconnus. C’est une très bonne chose, une excellente dynamique afin de répondre à l’arrogance de certains galeristes. Il fut une époque où les décideurs appartenaient à deux ou trois canaux artistiques qui menaient à la notoriété : galeries, musées et autres festivals élitistes. De nos jours, les auteurs ont trouvé, grâce à l’Internet, un autre support de reconnaissance. Cette dynamique est également bénéfique pour les professionnels tant que le marché distingue la production professionnelle de la production amateur, mais cela ne semble pas être toujours ou souvent le cas, et du même coup, la profession est submergée, noyée par une vague déferlante de photographies, la confusion des genres et de la qualité règnent pour la plus grande satisfaction des documentalistes à la recherche de la perle rare bon marché. De surcroît, nous voyons naître des nouveaux systèmes d’exploitation de l’image qui profitent de l’émergence de ces nouveaux acteurs afin de devenir «la» banque d’images prédominante sur le Web.

Finalement, en dehors de ce constat, ce n’est pas si mal pour les auteurs photographes à condition que leur rémunération soit très justement respectée conformément aux droits des auteurs. Ces nouvelles banques d’images en ligne par lesquelles il est possible de vendre ou acheter des photos à des prix raisonnables «low coast» font de réels efforts en ce sens. A contrario, d’autres groupes sont prêts à tout afin de dominer ce marché, je pense notamment à «Adobe Stock Photos» qui propose des photographies en libre de droit et profite de sa position de leader sur le marché des logiciels de traitement de l’image pour imposer sa vision, très discutable, du copyright, nuisant ainsi à la défense des droits des auteurs. Il serait souhaitable que les responsables de festivals photographiques, fabricants et distributeurs, laboratoires, agences de presse, sites web professionnels et amateurs de la photographie soient solidaires de l’Union des Photographes Créateurs pour la défense des droits d’auteurs en se joignant à sa pétition contre le copyright «made in Adobe». Mais l’ensemble de la profession a t-il le courage de s’impliquer pour la survie du droit des auteurs ou préfère t-il se confiner dans la facilité, l'égoïsme, et plier sous le poids de l’impérialiste éditeur de logiciel de traitement d’image ? Il convient donc à chacun d'entre nous, professionnels et amateurs, d'apprécier cette situation afin d'assumer nos responsabilités telle que l'a fait l'U.P.C. en mettant un terme à son partenariat avec Adobe. Mais sans aller jusque là, il est tout à fait possible de revendiquer un droit auprès de la société Adobe tout en continuant à entretenir des bonnes relations avec cet éditeur.

D’autre part, les industriels du marché de la photographie, de l’informatique, de la télématique et de l’audiovisuel, pour ne citer que les sociétés qui entrent dans le cadre de l’imagerie, restructurent, licencient à tours de bras. La Chine devient le nouveau territoire d’exploitation industrielle avec une main d’œuvre très bon marché. Un nouveau modèle serait-il en train de naître, avec la participation, et c’est un comble, de pays moralistes, éducateurs, défenseurs des droits de l’homme. Que font les entreprises européennes et américaines installées en Chine ? Elles profitent du système local chinois dont elles critiquaient pourtant la politique. Aujourd'hui, la Chine s'éveille avec le capitalisme et son modèle favori : les Etats-Unis.
Bienvenue dans l’univers de la mondialisation, dans la course incontrôlable d’une compétition sans limites où s’affrontent inlassablement leaders et challengers. C’est le monde des grands, des géants et des actionnaires assoiffés de pouvoir et d’argent. Une réalité économique inquiétante pour la France. En effet, des centaines d’industries désertent le territoire français, ses contraintes administratives sclérosantes et ses charges patronales excessives, les plus élevées d’Europe avec la Belgique. D’un autre côté, les syndicats d’entreprise impuissants assistent à cette débâcle, ceux-là mêmes, entre autre, qui ont refusé le Traité établissant une constitution pour l’Europe, pour diverses raisons respectables, cependant ils n’ont pourtant pas dénié travailler pendant des années pour des sociétés étrangères de l’industrie de l’imagerie, et la France, bien qu’elle soit un Etat membre de l’Union européenne, se voit, ces jours-ci, refuser l’aide et l’assistance de Bruxelles en réponse aux licenciements qui touchent les sites industriels français de Hewlett-Packard et de Sony. Quant à Kodak, on ignore le résultat de la rencontre du président du «Grand Chalon» (inclu le site de Chalon-sur-Saône) avec le ministre de l’industrie le 4 juillet dernier. Quoiqu’il en soit, depuis l’année 2003, Kodak développe son marché de l’imprimante jet d’encre sous l’impulsion d’Antonio Perez à la direction générale d'Eastman Kodak, après 25 années passées chez… Hewlett-Packard (voir l’article que j’avais écrit le 25 juin 2005 à ce sujet).

Que reste t-il de la photographie professionnelle ? Des auteurs qui ont tout intérêt à se fédérer afin de défendre leurs droits auprès des agences avides de photographies au meilleur prix. Des magasins qui cherchent une stabilité financière au travers de différentes activités, laboratoire, développement rapide, photos d’identité instantanées, vente de films argentiques et appareils compacts numériques, programme de fidélisation. Mais les reportages photo leur échappent progressivement par la vulgarisation des appareils de prises de vue et d’impression numériques à domicile qui séduisent de plus en plus la cible familiale, par leur simplicité d’utilisation et facilité d’exploitation personnelle. Et si cela ne suffit pas, des bornes de développement pour l'obtention de tirages parpier (à partir de fichiers numériques) sont proposées en self-services dans des lieux commerciaux parfois atypiques.
Qu’en est-il réellement de l’avenir de la profession de photographe ? Est-ce encore un métier, l’affaire de spécialistes, mode, presse, publicité, ou bien est-ce une activité en passe de devenir un loisir, un créneau artistique pour les puristes de la photographie aptes à rehausser le niveau sans tomber à nouveau dans la création de cercles élitistes très fermés. Pour d’autres, une source de rémunération d’appoint via Internet, ce réseau de communication ultra-libéral qui est en train de bouleverser nos habitudes, nos comportements, et peut-être à terme, notre façon de raisonner, de penser une autre sorte d'exploitation de la photographie. L'Internet comme l'un des principaux vecteurs de la mondialisation dans lequel se fond, aujourd'hui, le marché de la photographie et dans la joute de quelques milliardaires de l'image.

Pascal Richard – 27 septembre 2005

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